Le catholicisme québécois

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Une clé de lecture


20 mars 2026


Au Québec l’Église est mal en point, mais des catholiques la fréquentent encore. Qui sont-ils? Un sociologue spécialiste du catholicisme français propose une typologie permettant d’en tracer les contours. Elle invite à réfléchir à la situation qui est nôtre.

Un colloque

En mai 2024 le sociologue français Yann Raison du Cleuziou présidait un colloque à l’Université du Québec à Montréal sur « la désécularisation interne du catholicisme français ». Au-delà d’une thématique un peu complexe, il a fourni une grille de lecture pouvant permettre une intéressante compréhension du catholicisme québécois.

Éjecté

Femme en prière dans une église de Mateus Campos Felipe (unsplash.com)

Selon Statistique Canada en 2011, 75% des Québécois se déclarent catholiques. Dix ans plus tard, en 2021, ce nombre est passé à 53%. Par ailleurs, pour plusieurs, cette identification est culturelle. De ce nombre, seulement 38% affirment avoir la foi et sans pour autant être pratiquants.

Toujours d’après Statistique Canada, le Québec compte le plus faible taux de pratique religieuse au pays. Quant à la courbe d’âge, à peine 8% des 20-40 ans disent pratiquer une fois par mois. Un bref regard sur une assemblée dominicale le confirme.

Le processus de sécularisation est facilement observable. Une mémoire est à s’effacer. Quand on enterre un aîné, c’est une culture qui s’en va. Alors que l’Église était partout, on assiste à une rétractation du catholicisme.Il se retrouve éjecté de la sphère publique et ne concerne plus que les convictions privées. Toutefois il n’est pas mort pour autant.

Une matrice culturelle

Si en France on reconnaît volontiers que le catholicisme demeure une matrice culturelle, pourquoi n’en serait-il pas de même ici. Par-delà un anticléricalisme primaire, on ose timidement reconnaître qu’il a contribué à construire le Québec moderne en formant une élite qui aura permis son émergence. Au-delà des abus et des scandales, ses valeurs demeurent même si le discours officiel se refuse à le reconnaître. Quand elles se manifestent particulièrement en période de crise, ici ou ailleurs, un œil ou un cœur averti sait reconnaître des mots comme générosité, partage ou simplement bonté. Ils s’inscrivent dans la mouvance de l’Évangile et en sont un héritage.

Des jeunes, des moins jeunes se sentent questionnés, interpellés par un vécu qui a inspiré notre histoire. Des témoins suscitent des engagements, des communautés ferventes attirent. Parfois il suffit d’entrer dans une église en ayant laissé ses préjugés à la porte.

Dans le passé, le catholicisme nous a fortement solidarisés et stimulait un regard plus « vertical ». Il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que le Québec contemporain est ici en déficit.

Le regard d’un sociologue

Faire Église

Mais qui sont ces personnes qui osent encore se définir comme catholiques? Certes le Québec n’est pas la France, par ailleurs une analyse qui pourrait sembler très franco-française peut nous aider à comprendre le catholicisme québécois qui perdure au-delà de la crise et surtout à identifier ceux et celles qui s’y reconnaissent et s’en inspirent.

Le sociologue Yann Raison du Cleuziou s’est penché sur le catholicisme de son pays pour en comprendre la nature. Il a sondé les pratiquants pour en saisir les motivations et établir des catégories. Sans être étanches, elles permettent d’établir une typologie. C’est ce qu’il a proposé lors du colloque tenu à l’UQAM donnant à comprendre que les catholiques du Québec peuvent s’y retrouver. Il est donc possible de mieux cerner qui sont ces pratiquants qui font ici Église et sur qui concrètement repose son avenir.

Quatre types

Il observe quatre types de catholiques en fonction de trois critères : l’image ou la conception que l’on se fait du Christ, le rapport entretenu avec la pratique religieuse et le type de regroupement qu’il engendre et ce qui le caractérise.

Les émancipés

Un Jésus libérateur les inspire. Ils mettent au premier plan l’option préférentielle de Jésus pour les petits et les pauvres. Ils ont souvent une pratique religieuse plus ou moins libre qui sera d’abord réflexive. Ils se caractérisent par la joie.

Les conciliaires

Un Jésus fraternel les guide. Ils ont connu l’éclatement des structures. Souplesse et adaptation caractérisent leur rapport à la liturgie qui se veut communionnel. L’expérience fraternelle est pour eux première.

Les inspirés

Un Jésus amour les anime. Ils ont une pratique religieuse de type plutôt charismatique et célébratoire. On les retrouve souvent à fréquenter les communautés nouvelles qui cherchent à revenir aux sources de la vie religieuse.

Les observants

Un Jésus Sauveur est premier. Concernant le culte, ils se veulent fidèles aux pratiques anciennes vues d’abord comme une expérience de sacralisation. Ils sont stricts et rigoureux.

Le tissu communautaire

Une fois ces quatre types définis, il est important de mentionner qu’il ne s’agit pas de clubs fermés ou de chapelles. Toutefois, on y perçoit des affinités dans l’approche de l’Évangile, dans les engagements, dans le ressourcement avec le risque du fonctionnement en silo.

Ce regard analytique permet de mieux comprendre le tissu communautaire ecclésial. Les quatre types en précisent la fibre.

Une dominante

On peut mettre des noms ou des visages sur les différents types décrits, ou simplement faire référence à des expériences de rencontres, de partage ou de prière.

Par exemple, dans les groupes populaires, on rencontrera plus facilement des « émancipés ». Chez les bénévoles qui soutiennent la vie paroissiale, ce seront davantage des « conciliaires », ceux qui se sentent interpellés par la synodalité si importante au Pape François. Les « inspirés » se retrouvent souvent chez les plus jeunes qui fréquentent les communautés nouvelles.

Il y a aussi les « observants » plus facilement repérables tant dans leur attitude à l’église que dans leurs propos. Ils semblent faire davantage nombre du moins à l’église. Des jeunes, des adultes et des aînés s’identifient à ce type de catholiques. Ils pourraient donner à penser qu’ils sont dominants en mettant presque en porte-à-faux les autres types.

L‘avenir

Vitrail - Ancienne Église

C’est dans ce paysage que se pose l’avenir de l’Église du Québec. Certains parlent d’une « mort annoncée », mais tel n’est pas le discours d’un croyant. Alors quel catholicisme est-on à transmettre? Quel catholicisme entretient-on? Quel catholicisme voulons-nous léguer? Est-ce le modèle qui semble actuellement dominant? La tentation est grande de regarder de ce côté, car les groupes plus « conservateurs » donnent à penser qu’ils sont garants de la tradition mise à mal par des catholiques en recherche et souvent en rupture avec l’institution.

Ils questionnent l’approximation doctrinale, le laisser aller liturgique et le flou de la morale. Par ailleurs, le risque est grand de les voir confondre tradition avec le grand « T » et tradition avec le petit « t ». Et c’est bien le travers des rigoureux « observants ». Pourtant le christianisme c’est 2000 ans d’histoire dont le catholicisme se nourrit. Et s’y nourrissent aussi les « émancipés », les « conciliaires » et les « inspirés » souvent méfiants des théologies étriquées et réductrices.

Il n’est que de penser à la restauration de la liturgie impulsée à Vatican II. S’il elle a connu des ratées et commis des bévues, elle n’en demeure pas moins une redécouverte des trésors de la grande Tradition embourbée dans les pratiques des 18e et 19e siècles. Y revenir n’est pas un progrès, mais plutôt l’indice d’un manque de formation et d’accompagnement.

Et la survie

Dans ce contexte, une question se pose. Le catholicisme survivra-t-il grâce à ses éléments les plus conservateurs? Lors du colloque, Yann Raison du Cleuziou a abordé la question. Il en doute, car si la tendance conservatrice donne à penser qu’elle s’impose et va de soi, elle le fait par défaut et non par choix. Comme sociologue il croit que « la logique de la reproduction ne s’inscrit pas dans la matrice conservatrice ».

Le regard doit alors être élargi tout en demeurant profondément ancré dans les 2000 d’histoire du Christianisme. Les « émancipés », les « conciliaires » et les « inspirés » sont nécessaires, mais sait-on encore leur faire une place? L’apport des « observants » devient précieux dans la mesure où ils regardent droit devant. L’architecte Lecorbusier comparait la tradition à une flèche qui vient du passé, loin derrière, mais qui ne peut qu’être tournée vers l’avant.

Communion et virage

Le mystère de l'Église

L’acte de croire se vit d’abord en termes de « je ». Il devient un « nous » quand il est partagé. L’avenir du catholicisme au Québec repose sur des choix comme celui d’une nécessaire pastorale de la rencontre et de la communion d’abord entre ceux et celles qui croient au Christ avec ou malgré leurs étiquettes.

Virage missionnaire aussi pour que la figure d’un Jésus « fraternel », « libérateur », « amour » et « sauveur » continue de se transmettre au-delà même de l’institution. Et c’est bien ce qui est premier.

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