Jésus, homme libre Une liberté enracinée dans sa relation au Père

3e article d’une série de 4 qui vous présente quelques morceaux choisis tirés d’un excellent ouvrage intitulé « Jésus de Nazareth qui es-tu? » que nous vous conseillons grandement.

Henri BOULAD, Jésus de Nazareth qui es-tu ?, Éditions Anne Sigier, 2006, 145 p.

Introduction

Jésus, homme libre …

Henri Boulad a toujours été fasciné par la personnalité de Jésus, par sa souveraine liberté face au monde, à ses amis, aux siens, à sa vie et même à sa mort.

La liberté de Jésus n’est pas de l’ordre de l’affirmation de soi. C’est beaucoup plus profond que cela. C’est dans son être même que Jésus est libre.

Sa liberté s’enracine dans sa relation au Père et à la mission que celui-ci lui a confiée.

Jésus manifeste une souveraine indépendance et liberté par rapport à tout le reste.

Libre face à sa famille

Jésus place sa mission, son appel entendu de Dieu, au-dessus de tout. Il sent que s’il se laisse récupérer et enchaîner par sa famille, il ne pourra pas accomplir sa mission. (p. 83)

Le même avertissement nous est adressé : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Celui qui aime sa fille ou son fils plus que moi n’est pas digne de moi. » (Mt 10,37)

Jésus aime certes sa mère ou sa famille, mais avec une certaine distance. Il ne leur permettra à aucun prix de faire obstacle à sa mission.

Alors que sa famille semble, pendant sa vie publique, souvent présente à rôder autour de lui (« ta mère et tes frères sont là, à la porte! »), Jésus n’hésite pas à affirmer que « celui qui fait la volonté de mon Père, celui-là est mon père, ma mère, mon frère, ma soeur. »

Avouons que nous pourrions qualifier de « choquant » ce genre de répartie de la part de Jésus…

… mais pour lui, nul n’a le droit de trahir l’appel profond de son être et de refuser « sa légende personnelle », comme le dit l’alchimiste de Coelho. (p. 85-86).

Libre face à ses apôtres

Dieu sait si ceux-ci étaient proches de lui! Dieu sait combien il les aimait et était aimé d’eux! Pourtant, face à eux, il garde la même liberté, il refuse de se laisser récupérer. (p. 86)

Lorsque Pierre, le chef des apôtres, essayera de détourner Jésus de sa Passion imminente, Jésus ne mâchera pas ses mots : « Arrière, Satan! » (Mt 16,23). Voilà Pierre assimilé au diable lui-même! (p. 86)

Pour Jésus, une véritable amitié doit permettre à chacun d’être lui-même sans contrainte. (p. 87)

Libre face aux besoins matériels

Face au boire, au manger, au logement ou à l’argent, Jésus est également libre : « Le Fils de l’homme n’a pas une pierre où reposer la tête » (Mt 8,20).

Il peut passer des journées entières sans manger, occupé à prêcher et à enseigner. Quand tout est fini, nous le voyons manger avec appétit et boire du vin. (p. 87)

Il est capable de bien manger comme de ne pas manger. (p. 88)

Jésus ne fait de la nourriture ni une idole ni un tabou.

Henri Boulad, jésuite, n’hésite pas à faire un parallèle entre l’attitude de Jésus et ce que dit Ignace de Loyola dans ses Exercices spirituels : « Usez des créatures dans la mesure où elles vous aident à réaliser votre vocation; abstenez-vous-en dans la mesure où elles deviennent un obstacle. »

L’important étant la liberté pour accomplir sa mission, qui pour sa part, constitue la véritable nourriture.

Libre face à la loi, à la morale et à l’institution

Jésus ne cherche pas à bousculer les traditions, à supprimer le décalogue, à révolutionner la morale, mais en même temps, il adopte face à tout cela une attitude très libre. (p. 91)

Face au sabbat

Le sabbat représente dans le judaïsme un des axes majeurs de la loi. Partie intégrante du décalogue, le sabbat était une prescription sacrée, qu’il fallait suivre à la lettre, de la façon la plus stricte. On ne pouvait marcher ce jour-là plus de mille pas, ou porter des fardeaux dépassant tel poids, etc. (p. 91-92)

Face à ce culte de la lettre, Jésus se rebiffe. Il n’aura aucun problème, le jour du sabbat, à aller et venir, à permettre à ses disciples d’arracher des épis, à guérir un malade et à lui demander de transporter son grabat, etc. Une telle désinvolture rend scribes et pharisiens littéralement fous… (p. 92)

« Le sabbat est pour l’homme, non l’homme pour le sabbat » (Mc 2,27)

Jésus restitue au sabbat sa signification première et fait éclater toute étroitesse d’interprétation. (p. 93)

Le but de la loi, c’est l’homme

L’attitude de Jésus face au sabbat exprime sa liberté devant la loi prise dans son ensemble.

Ce qui compte pour Jésus, c’est l’homme, le bien de l’homme, la joie de l’homme, l’accomplissement de l’homme. (…) L’homme debout. Tel est le sens dernier du salut. Jésus donne au salut sa véritable perspective. (p. 93)

Comme le dira Saint Paul dans ses épîtres aux Romains (7 et 8) et aux Galates (3 et 5), le chrétien est appelé à la liberté de l’Esprit.

Le chrétien n’a qu’une seule loi : celle de l’Esprit, au-delà de toute loi extérieure et formelle. (p. 93)

Chemin de laxisme ou de facilité? Bien au contraire! L’Esprit est beaucoup plus exigeant que la loi. Avec l’Évangile, on n’est jamais en règle, parce que la seule règle est celle d’un amour sans bornes, d’une perfection sans limites. L’exigence est beaucoup plus radicale. (p. 93-94)

Dans l’Évangile, pas d’autre loi que celle de l’amour

« Aime et fais ce que tu veux », dira Saint Augustin.

Cela veut dire que celui qui a en lui le principe de toute loi n’a plus besoin de loi. Il l’a intégrée, intériorisée. Elle est devenue en lui une seconde nature. Cette exigence qui l’habite le pousse à aller beaucoup plus loin que ce qui est strictement demandé.

Elle lui permet aussi une souplesse, une adaptation aux situations les plus diverses, les plus variées. Elle l’habilite à juger si ce qu’il fait, ce qu’il vit, ce qu’il dit va dans le sens de l’amour ou lui est contraire.

(…)

Mais pour en arriver là, il faut être parvenu à maîtriser la fantaisie, le caprice, l’instinct. Ce n’est pas facile.

(p. 94-95)

La révolution… à la manière de Jésus

La révolution que le Christ prêche est uniquement celle de l’amour, du passage de la mort à la vie.

Le bouleversement qu’il prétend faire est d’ordre intérieur, c’est celui de la conversion. (p. 96)

La seule révolution qu’il veut accomplir est celle de la vérité et de la vie. Faire la vérité, changer la vie : telle est sa révolution. (p. 96)

Libre face au pouvoir religieux

Au temps de Jésus, il faut savoir jusqu’à quel point le pouvoir religieux était devenu oppressif et écrasant pour le peuple.

Scribes et pharisiens détenaient ce pouvoir et prétendaient posséder le secret de la loi de Dieu. Ils avaient le monopole de son interprétation et en forçaient l’exécution. C’est à eux qu’on se référait pour savoir quoi faire ou ne pas faire, distinguer entre légal et illégal, licite ou illicite. (p. 96)

Jésus a réagi contre cette situation. L’attitude de Jésus marque une rupture radicale par rapport au passé. « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » (Mt 9,13).

Une scène particulièrement émouvante qui condense cette opposition entre justes et pécheurs est celle de la femme adultère (Jn 8), que le Père Henri Boulad explicite dans son ouvrage.

« Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et ne pèche plus. »

Autant Jésus est intransigeant avec le péché, autant il est d’une infinie indulgence à l’endroit du pécheur.

Le Père Boulad nous rappelle que le visage infiniment compatissant de Jésus a trop souvent été oublié par l’Église, qui a développé chez les chrétiens, tout au long des siècles, un terrible complexe de culpabilité.

L’attitude de Jésus devant le pécheur témoigne de sa souveraine liberté à l’égard des conventions et des traditions. (p. 99)

Une attitude révolutionnaire à l’égard de la femme

Jésus n’est pas du tout insensible au charme féminin, mais sans en être prisonnier. À la fois engagé et dégagé, comme dirait Pierre Talec. S’il n’était que dégagé, il jouerait au stoïcien. S’il n’était qu’engagé, il ne serait qu’un épicurien jouisseur. Il réconcilie les deux. Cela nous indique une attitude, celle de l’humanisme chrétien : l’humain, tout l’humain, mais transfiguré. (p. 102)

L’épisode de la Samaritaine illustre à merveille la liberté de Jésus à l’égard de la femme. Il ose converser avec elle, sur la place publique, alors qu’en Orient il est tout à fait déplacé d’adresser la parole à une femme. Même ses disciples en sont tout surpris. Jésus est au-delà de toute convention et tradition.

Ce qui l’intéresse, c’est cette personne blessée, cet être humain complètement perdu. Femme, homme… peu lui importe. (p. 103)

Libre face au pouvoir politique

Jésus a récusé le pouvoir politique et la révolution sociale. Il cherche à aller plus profond.

Son royaume se situe au cœur de l’être humain, au cœur de l’univers.

Le Royaume intérieur, le seul lieu où se joue le combat décisif de l’histoire. Tel est le sens de la déclaration de Jésus : « Mon royaume n’est pas de ce monde » (Jn 18.36) (p. 104)

La liberté de Jésus est d’un tout autre ordre qu’une simple liberté psychologique. Elle plonge ses racines au cœur même de l’existence, touche les racines mêmes de l’être. Non seulement Jésus exprime par toute sa vie une souveraine liberté, mais il ouvre à tout être humain ce même chemin de liberté, qui est un autre nom du salut. (p. 115)

« Si le Fils vous libère, vous serez véritablement libres… » (Jn 8,36)