Quand l’Église se retrouve à l’église – III Depuis 20 siècles

Troisième d’une série de cinq, cette capsule brosse un tableau de la transformation des lieux de culte à travers les siècles, ce qui ne fut pas sans influencer la pratique de l’eucharistie.

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Dans le cadre de ces courts entretiens, je vous propose de regarder avec des yeux neufs ces lieux qui nous accueillent de dimanche en dimanche pour y célébrer l’eucharistie, ces églises qui accueillent L’Église.

On connaît tous le petit problème de vocabulaire qui existe entre l’Église avec un grand « E » et l’église avec un petit « e ».

À ce sujet voici ce qu’on peut lire dans le Rituel de la dédicace d’une église, ce recueil de prières qu’un évêque utilise lorsqu’il vient bénir solennellement un bâtiment qui sera exclusivement à l’usage du culte. Voici ce qu’on y lit :

« Par sa mort et sa résurrection, le Christ est devenu le temple véritable et parfait
de la nouvelle Alliance, et a rassemblé le peuple qu’il s’est acquis
Ce peuple saint, ressemblé dans l’unité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, c’est l’Église,
c’est-à-dire le temple de Dieu bâti de pierres vivantes, où le Père est adoré en esprit
et en vérité.
C’est donc à juste titre que depuis l’Antiquité on a appelé « église » l’édifice dans
lequel la communauté chrétienne se rassemble pour entendre la parole de Dieu, prier
en commun, accomplir les sacrements, célébrer l’Eucharistie. »

La réalité qui est première ici est bien l’Église avec le grand « E ». Et cette Église c’estle peuple que le Christ s’est acquis, un peuple appelé à former une assemblée organique quand il se retrouve pour la prière et particulièrement l’eucharistie.

Cette Église est une assemblée où évidemment certains ont des fonctions propres, mais c’est d’abord et avant tout une assemblée appelée à témoigner d’une unité profonde. D’ailleurs la Présentation générale du Missel Romain insiste sur ce point. Mais il n’en fut pas toujours ainsi.

L’Église ne s’est pas faite en un jour, son histoire est vieille de 20 siècles. Son survol est plein de surprises.

Si la pratique eucharistique des origines parle de proximité, la lente évolution des espaces liturgiques, plus concrètement parlons des églises, aura tranquillement, mais sûrement imposé des distances entre les serviteurs de l’assemblés – le clergé – et le peuple. Très tôt se mettent en place des systèmes de séparation entre laïcs et clercs.

D’abord ce furent des emmarchements puis des chancels (petites barrières à la manière d’une balustrade). Plus tard on dresse des colonnes munies d’architraves pour y poser des tentures fermées lors de la prière eucharistique.

Chez les Orientaux ce dispositif se transformera assez rapidement pour donner les iconostases. Chez les Occidentaux, de hauts murs sculptés isoleront le sanctuaire de la nef. Il faut attendre la mise en application des recommandations du Concile de Trente au 17e siècle pour les voir disparaître et pour que soit reconnu le droit à un accès visuel minimal pour les simples fidèles.

Avec les siècles, on a créé des églises fastueuses et des œuvres musicales géniales pour le plus grand plaisir de ceux qui assistent silencieux et prient seuls leur Dieu bien haut dans les cieux ou caché dans le tabernacle. N’avait-on pas oublié progressivement que l’Église est d’abord un peuple, dont le plus beau visage est celui d’une communauté rassemblée? Le Concile Vatican II allait heureusement le rappeler.

Depuis nous sommes devenus les héritiers d’une réflexion sur l’Église qui redécouvre la notion de peuple de Dieu et la fonction éminemment symbolique de l’assemblée en tant qu’image et sacrement du Christ.

Ne dit-on pas que l’Église est le corps du Christ. Or elle n’a pas d’autre visage que celui des frères et des sœurs qui se rassemblent pour écouter sa Parole et partager le Pain de vie et la Coupe du salut.

Un tel regard porté sur l’Église ne pouvait que déterminer et imposer une forme de célébration liturgique et inviter à repenser nos espaces liturgiques. La logique de leur organisation ne peut plus être axiale, c’est-à-dire conçue à partir d’un point focal – le tabernacle – et s’étirant presque sans limite en fonction de la foule à abriter selon le modèle classique de nos églises toutes inspirées par les basiliques romaines. Techniquement elles sont faites pour assister à la messe…

Or, les enjeux sont autres.

L’assemblée est première, sa participation est première, c’est elle qui donne sens. L’organisation spatiale ne peut être qu’enveloppante, car elle se met au service de l’assemblée dont on a redécouvert le primat. Une telle prise de conscience n’est pas sans conséquence.

Si les lieux sont appelés à se transformer, déjà on a pu observer que le mobilier liturgique n’est plus le même à cause même de ce rapport nouveau à l’assemblée. C’est le sujet d’une capsule ayant pour titre : Histoire de meubles.