L’origine du mal Le péché originel revisité

Une réflexion sur le thème du mal à partir de la Bible. La foi de saint Paul dans le salut apporté par Jésus Christ.

Introduction

Lumière et noirceurPourquoi tant de violence dans le monde? Depuis que l’être humain a pris conscience de lui-même et de sa situation dans le monde, de telles questions hantent inévitablement son esprit : d’où vient le mal, la cruauté et la guerre? Pourquoi la souffrance et la mort? Comment imaginer l’au-delà? Que font les dieux dans tout cela? Et le Seigneur Dieu?

De telles interrogations se posent à l’esprit humain depuis des millénaires comme le révèlent les textes du Moyen-Orient ancien qui sont maintenant à notre disposition. Les écrits de l’Ancien Testament présentent de semblables interrogations, plus particulièrement dans le livre de la Genèse.

Le livre de la Genèse

Adam et Eve et le fruit défendu
Marc Chagall
Lithographie 1960

Les auteurs bibliques puisent manifestement dans les traditions des peuples du Moyen-Orient ancien pour confectionner les récits traitant de l’origine du monde et de l’humanité. Ceci apparaît plus particulièrement dans les chapitres 1 à 3 de la Genèse. Mais leur perspective est différente en raison de leur foi en Yahvé.

Au chapitre trois, dans un récit plutôt symbolique et « théologique » du 9e siècle avant notre ère, l’auteur donne une explication de l’origine du mal en montrant que celui-ci ne vient pas de Dieu, mais bien de l’être humain, par sa désobéissance à la volonté de Dieu.

Plus encore, c’est le serpent qui incite le premier couple à la désobéissance : l’origine du mal résiderait donc dans une puissance de séduction extérieure à l’homme. Décidément, on a affaire ici à une énigme ou à un mystère. Le mystère du mal dans le monde…

Un mal qui ne vient pas de Dieu

Ce qu’on peut retenir du chapitre troisième de la Genèse, c’est que le mal dans le monde n’est pas l’effet de la volonté de Dieu, mais qu’il était là depuis le début de l’humanité, dans l’ancêtre ou les ancêtres de toute la race humaine. L’homme a péché à travers les âges et le mal a marqué toutes les étapes de son histoire.

Depuis le début, tous les hommes portent en eux une puissance de mal et de mort. Et bien sûr aussi une capacité naturelle de bien et de bonté en raison de leur création par Dieu (cf. Gn 1). Dès le début, ils ont reçu la bénédiction de Dieu : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon » (Gn 1,31).

Le mal dans la Bible

La BibleNotons que les Juifs de l’Ancien Testament n’ont pas accordé une grande importance au récit de la chute d’Adam et Ève et à leur éviction du Paradis terrestre. L’explication de l’origine du mal a variée au cours des siècles.

Par exemple, dans le livre de Josué, le mal vient de Satan qui est chargé de vérifier la fidélité des croyants.

D’autres textes de la Bible, particulièrement les Prophètes, feront résider le mal à l’intérieur même de l’homme, dans son cœur. C’est là que se forment les bons et les mauvais « desseins ». Les grands prophètes attireront toujours l’attention sur le cœur humain où se joue la fidélité à l’Alliance. C’est pourquoi ils évoquent dans certains textes un « cœur nouveau », fruit de la conversion à Dieu.

Par ailleurs, selon le Psaume 50, le péché entache l’être humain dès sa conception : « Voici, dans la faute j’ai été enfanté et, dans le péché, conçu des ardeurs de ma mère » (verset 7). C’est donc tout au cours de son existence que l’homme est sous l’emprise du péché et du mal.

La perspectice de Jésus

Pour Jésus, le mal provient de la présence des démons qui affligent les gens de toutes sortes de maladies et d’infirmités.

L'aveugle de naissance

Auteur : Bernadette Lopez
evangile-et-peinture.org

Jésus n’a jamais parlé du péché originel. Il apparaît comme le libérateur des personnes qui le supplient de les délivrer de leurs afflictions.

Un jour ses disciples lui demandent à propos d’un aveugle de naissance : « Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents? » Jésus leur répond : « Ni lui ni ses parents. Mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui! » (Jn 9,2-3).

L’infirmité ne dépend donc pas d’un péché antérieur, selon Jésus.

Et c’est ainsi que par ses paroles et ses actions il implante peu à peu le Royaume de Dieu dès ici-bas. Tout en affirmant que la libération totale du péché et du mal n’adviendra que dans le Royaume des Cieux.

La perspective de saint Paul

La solidarité avec le Christ dans le salut

Croix - Christ ressuscitéPour sa part, saint Paul fera directement référence au péché d’Adam dans l’épître aux Romains, chapitre 5, versets 12-21. Voyons les versets 12 et 17 :

« Voilà pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort a atteint tous les hommes parce que tous ont péché… Car si  par un seul homme, par la faute d’un seul la mort a régné, à plus forte raison, par le seul Jésus Christ, régneront-ils dans la vie ceux qui reçoivent l’abondance de la grâce et du don de la justice ».

Paul partage l’interprétation juive de son temps sur les conséquences du péché d’Adam. Dans ce passage, Paul n’a manifestement pas l’intention de prouver l’existence du péché originel. Il se sert d’une croyance communément admise dans son temps pour expliquer le salut en Jésus Christ.

La solidarité avec Adam souligne en creux, et comme en repoussoir, la solidarité avec le Christ dans le salut. L’épître aux Romains chapitre 5 est un enseignement christologique et non un énoncé sur le péché originel.

La foi de Paul en la puissance du Christ

Paul ne parle donc de la solidarité avec Adam dans la péché et dans la mort que pour souligner une autre solidarité beaucoup plus importante, celle de toute l’humanité avec le Christ, chef de file de toute l’humanité appelée au salut.

L’Apôtre est bien sûr très conscient des forces de mal et de mort qui rongent l’humanité. Il n’essaie pas de taire cette réalité. Mais dans son expérience personnelle de foi, il sait que le Christ est lui-même une force beaucoup plus grande qui va finalement faire triompher l’amour et la vie sur la haine et la mort.

Cette page de la littérature paulinienne est traversée d’une espérance aux dimensions du monde et de l’histoire globale de l’humanité. Paul croyait profondément en la force transcendante du Christ ressuscité à l’œuvre dans l’histoire humaine.

Appel du « vieil homme » – Appel du Christ

Deux forces opposées sont donc à l’oeuvre dans l’humanité et dans la société. Mais elles sont aussi présentes en chaque personne. Au plan profond de son être, chacun de nous a sans doute déjà expérimenté la sollicitation de deux forces contraires qui l’appelaient dans des directions tout à fait opposées.

D’un côté, tentation de se refermer sur soi dans une existence d’égoïsme, d’exploitation des autres, de puissance tyrannique. Tentation d’autosuffisance. Tentation du péché, au sens profond du terme. C’est là l’appel du “vieil homme” en nous, comme se plaisait à le dire saint Paul (Rm 6,6). Germes de mal et de mort en nos vies (Rm 7,24).

Mais de l’autre côté, la force du Christ et de l’Esprit en nous, pour une existence ouverte sur l’amour, le don de soi, la fraternité, la vie. Dynamisme de dépassement des limites frustrantes de notre humanité; appel à franchir le mur opaque de la mort. C’est ce que Paul appelle “revêtir l’Homme nouveau” (Ep 4,24), l’homme appelé à la libération totale.

Le péché « dit originel » selon Saint Augustin

Paul n’a pas évoqué un péché originel à proprement parler. C’est saint Augustin au quatrième siècle qui a parlé d’un péché originel dans son interprétation de Rm 5, 12-21. Il partait alors du texte latin de la Vulgate qui présentait une traduction erronée ou du moins contestable de ce même passage.

Il était question « d’Adam en qui tous ont péché ». Cette traduction n’est plus retenue dans l’exégèse contemporaine. D’ailleurs, comment le Dieu de Jésus Christ aurait-il pu entacher toute l’humanité d’une faute commise par un premier couple au début de l’humanité?

Ce n’est pas ainsi que Jésus a présenté Dieu son Père. Une telle perspective est en contradiction avec la notion d’un Dieu plein de tendresse et d’amour.

Un héritage de vie dans le Christ

D’après Rm 5,12-21, tout homme reçoit, du fait de sa naissance dans la condition humaine, un héritage de grâce et de vie plus fort que ne peut l’être l’héritage de mal et de mort dont il écope. Cet héritage « christique » est constitué de toutes les valeurs de bien et de vie qui peuvent se rencontrer dans la vie présente en tant que cette dernière est déjà le Royaume en voie de réalisation.

Cependant, un tel héritage de vie ne s’épanouit pas automatiquement, i.e. sans la collaboration libre de l’homme et sans son rattachement au Christ, source de toute « création nouvelle » (2 Co 5,17).

Être chrétien, c’est se laisser pénétrer ici et maintenant par le dynamisme de résurrection et de vie issu du mystère de la Pâque du Seigneur. C’est accepter en soi, par don du Père, une nouvelle possibilité d’existence, une nouvelle réalisation de son être profond. C’est accepter que l’Esprit du Seigneur transforme son quotidien pour le faire déboucher sur ce que Paul appelle le fruit de l’Esprit : une existence marquée par l’amour, la joie, la paix, la bonté, la bienveillance, la douceur, la sérénité intérieure (cf. Ga 5,22-23).

Ceux qui ont expérimenté de tels biens savent qu’ils possèdent déjà en eux l’héritage du Seigneur et que c’est là un avant-goût de la vie du Royaume.