« Je serai perpétuellement dans l’attente de Dieu et chacun de mes gestes ne visera qu’à susciter en toutes choses et en tout être, la lumière d’amour qui rend sensible sa Présence. » (Maurice Zundel)
Ce texte de Maurice Zundel est tiré des Cahiers carmélitains, revue du monastère Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus, Vol. 11, Octobre 1951, Caire. Les titres ainsi que l’italique dans le texte sont du Service catéchétique viatorien.
Notre vocation à être transparence de Dieu
Quand il y a plus que l’homme en l’homme, c’est alors que l’homme est vraiment homme. Cela veut dire que l’homme nous intéresse dans la mesure où il est transparent à Dieu. C’est par-là qu’il devient une présence réelle en atteignant à sa propre intimité qui surgit du dialogue silencieux avec la divinité.
Mais c’est par-là aussi que la Présence divine se révèle à nous d’une manière efficace, au-delà des limites de toute parole et de toute idée.
Le mystère de la personne humaine, qui est ineffable, est le meilleur truchement de l’ineffabilité divine et rien ne nous émeut plus profondément que la lumière de Dieu dans un regard d’homme.
Dieu en forme de personne et non de discours, c’est ce que Lacordaire venait chercher aux pieds du Curé d’Ars. Il y a là, en effet, une sorte d’incarnation où l’onde divine, captée par une vie humaine, nous devient sensible en la musique silencieuse qui fait de notre solitude un univers.
La beauté des saints
C’est la raison de notre amour pour les saints. Chacun, à sa manière, est une présentation de Dieu dans la clarté d’une présence humaine. Il y a sans doute, de l’un à l’autre, des niveaux différents, et dans le même personnage, des aspects plus ou moins révélateurs. Saint Augustin, dans sa lutte contre les Donatistes, ne nous éclaire pas comme il fait dans ses élévations sur la Trinité. Les saints ne sont pas toujours exempts de toute limite humaine.
L’incarnation plénière en Jésus
Il faudrait, pour écarter toute ombre, qu’il n’y eût plus, dans une figure humaine, d’autre présence que la Présence divine, et cela d’une manière permanente et dès le premier instant de l’existence. C’est à quoi répond selon la foi chrétienne, l’Incarnation telle qu’elle se réalise en Jésus, laquelle n’exclut pas, mais, tout au contraire, inclut et achève toutes les incarnations relativement imparfaites des saints et des grands spirituels de toute époque et de toute nation.
Car, son unicité implique essentiellement l’unité divine qu’elle doit promouvoir, en rassemblant tout le genre humain dans la personne du Seigneur, par la prise en charge de toute l’histoire, de tout l’univers, de toute âme et de tout être impliqués dans sa mission.
La Présence divine a besoin de notre consentement
Cette extension à toute l’humanité de la Présence divine qu’il est, suppose évidemment, pour être féconde, notre consentement. Il faut nous saisir de cette Présence, en nous transformant en elle, selon l’exigence profonde qui préside à tout échange d’intimités. C’est ce que suggère saint Paul quand il écrit aux Philippiens : « Pour moi, vivre, c’est Christ. »
Le bien est Quelqu’un à aimer
Cette parole nous ouvre un jour prodigieux. Elle signifie que la vertu est une personne qu’il faut laisser vivre en soi, que le bien n’est pas, d’abord quelque chose à faire, mais Quelqu’un à aimer.
La nouvelle naissance
Davantage, qu’il ne suffit pas de faire le bien mais qu’il le faut devenir, qu’il ne s’agit pas seulement de changer de conduite, mais de personnalité, en passant par la nouvelle naissance dont Jésus propose à Nicodème le mystère et la nécessité. Ce qui veut dire que la religion ne peut se borner à un culte et à une morale, bien qu’elle les contienne nécessairement, mais qu’elle doit être existentielle, en allant jusqu’aux racines de l’être.
Une transformation qui porte sur les assises mêmes de la personnalité, comme est celle dont il est ici question, justement parce qu’elle identifie le bien avec le rayonnement de la personne engagée dans le dialogue qui lui confère un statut divin, élimine la distinction du profane et du sacré.
Tout événement peut devenir grâce
Toute la vie gravite en Dieu, tout acte est divinisé, comme tout événement peut devenir grâce. Jésus est charpentier et saint Paul fabricant de tentes; l’eau purifie l’esprit dans les fonts du baptême et le pain se change en aliment divin. Toute réalité, finalement, peut accéder à la fonction sacramentelle, largement entendue, de présenter et de communiquer Dieu. L’Incarnation compose cette universelle transfiguration dont la liturgie est, tout ensemble, le symbole et la source.
Rendre le Christ présent
Mais, naturellement, cette transsubstantiation du monde et de la vie ne s’opère pas mécaniquement. Il nous incombe d’en être les agents par une conversion sans cesse reprise où se perpétue, à travers nous, l’Incarnation du Seigneur. Ce qu’il convient d’entendre au sens le plus littéral, puisque à partir de l’Ascension, le visage de Jésus ne peut plus être visible qu’à travers le nôtre, dans le mystère de l’Église dont nous sommes les membres.
Cela veut dire, en d’autres termes, que nous sommes chargés d’imprimer le sceau de sa personne sur toute notre action, devenue sienne par notre incorporation à lui, comme norme personnalité tire toute sa grandeur du dialogue qui nous ordonne à la sienne, en exauçant merveilleusement le pressentiment de Rimbaud : « Je est un autre ».
C’est de là que jaillit l’oraison sur la vie où cet entretien veut conduire.
Si mon seul souci est de laisser Dieu transparaître en moi, toute mon attention sera tendue vers la transfiguration du réel sur lequel se déploie mon action, comme le sculpteur ne pétrit la glaise qu’en vue du chef-d’œuvre dont l’exigence oriente son effort.
Je serai perpétuellement dans l’attente de Dieu et chacun de mes gestes ne visera qu’à susciter en toutes choses et en tout être, la lumière d’amour qui rend sensible sa Présence.
Je prierai donc autant que j’agis, davantage, autant que je suis, puisque c’est ma personnalité même, un état permanent d’oblation qui dessinera dans mon ouvrage, le visage qu’elle ne cesse de fixer.
Maurice Zundel