L’art en formation à la vie chrétienne La beauté nous ouvre au Mystère

Art, beauté, processus créatif sont autant de fenêtres qui s’ouvrent et permettent d’accéder au Mystère. Dans le défi de la formation à la vie chrétienne, pourquoi faudrait-il s’en priver?

Le présent article est tiré du Bulletin Passages – Été 2019, numéro consacré à la « catéchèse par l’art ».

Question préalable

Qu’est-ce que vient faire l’art dans la vie chrétienne et, plus particulièrement, dans la formation à la vie chrétienne? L’enjeu n’est-il pas d’acquérir des connaissances, de développer des attitudes et des pratiques caractérisant la vie d’une personne qui se reconnaît disciple du Christ?

Il faut reconnaître que le mot est piégé. Je me souviens avoir écrit que l’art est une « voie royale » pour accéder à la contemplation. Les réactions n’ont pas tardé. L’art dont je parlais était pour une élite et le « vrai monde était ailleurs ». Ce dont je parle ici ne se retrouve cependant pas qu’au musée; il est aussi dans cet « ailleurs » évoqué.

Une expérience

Même si dans certains milieux la question fait débat, en ce qui me concerne, art et beauté sont en étroite association. Ces deux réalités ont transformé ma vie, celle du croyant que je suis, celle de l’artiste aussi. Mais ce ne sont pas des concepts abstraits. Art et beauté relèvent du domaine de l’expérience. Or, ne dit-on pas la même chose de la foi et de la vie chrétienne?

Photo par Jamieson Gordon (unsplash.com)

Foi et vie chrétienne sont une expérience dont le cœur est une rencontre, rencontre avec le Dieu de Jésus Christ, rencontre avec ses frères et sœurs. Pour autant, elle nécessite un processus d’initiation et de découverte, ce qui n’est pas sans interpeller.

C’est bien ce que j’ai compris dans le cheminement qu’a été le mien. Je n’ai jamais cherché à garder pour moi toutes ces découvertes, qui ont coloré mon « métier de pasteur ».

Je ne me vois pas animer une catéchèse sans me référer aux images ni présider une liturgie en oubliant sa dimension symbolique. C’est par des gestes, des paroles et la médiation d’objets qu’elle se donne à comprendre et devient une expérience de communion. Nous voilà bien au cœur du langage artistique, de sa grammaire et de ses mots.

Contempler

L’entrée dans l’univers de la vie chrétienne impose une dimension, celle de la contemplation. Elle est de l’ordre du regard, ce regard prolongé, attentif, amoureux même, qui donne de voir au-delà des apparences.

Un paysage à couper le souffle a toujours plus à offrir que ce que l’on en voit. Cela peut aussi être le fait d’un simple verset de l’Écriture, d’une photo, d’une sculpture, d’un tableau, d’une chorégraphie, ne serait-ce que d’une simple odeur.

C’est bien là, le propre de l’art : il a cette propriété d’agrandir l’espace intérieur. C’est vrai pour celui qui crée, comme pour celui qui regarde, touche, entend, car tout se joue dans l’unique et irremplaçable exercice de communion aux êtres et aux choses.

Images

Chagall, Au-dessus de la ville, 1917

Au fil des années, j’ai compris la puissante fonction de l’image. On a tous vu dans nos églises, dans les musées ou les albums d’art, des tableaux racontant la Bible. Ils la rendent vivante. L’image en augmente la lisibilité. Quel merveilleux outil de catéchèse!

À d’autres moments, je donne la parole à une image profane. J’ai déjà eu à présenter une catéchèse sur la grâce. Ce n’est pas simple de parler de la grâce sanctifiante et de ses effets. J’ai alors confié la leçon au peintre Marc Chagall.

Il le fait si bien par ses amoureux qui flottent dans les airs. Quand on lui demandait d’en expliquer le sens, il n’avait qu’une réponse : « Mais vous n’avez jamais été amoureux? »

Christ – argile de synthèse : Jacques Houle

Or, la grâce, la grâce sanctifiante, c’est comme l’amour, ça permet de flotter, ça donne des ailes, à la manière des amoureux de Chagall.

Pour le créateur en art visuel que je suis, l’expérience prend parfois un autre chemin.

À titre d’exemple, presque chaque année, quand arrive la fin du Carême et qu’approche le temps de la Passion, je prépare un peu d’argile ou des papiers d’aquarelle et je cherche alors à tracer les traits d’un visage, celui du Christ.

Mes doigts prolongent alors ma prière. Un beau chemin d’apprentissage!

Espaces

Magie de l’image, magie des lieux aussi. J’ai eu la chance d’explorer une autre dimension du monde de la création. Depuis une trentaine d’années, je conçois des lieux de culte, des chapelles. Je crée du mobilier liturgique. Je me suis passionné pour leur histoire, leur évolution et, surtout, pour une dimension à laquelle on ne s’arrête pas souvent, celle de leur impact sur la construction de l’être chrétien.

Un espace liturgique est d’abord un lieu de rencontre, rencontre avec ses frères et soeurs, mais surtout rencontre avec le Dieu de sa foi et Celui qui nous en a révélé le visage.

C’est un espace concret où s’effectue une mise en relation entre le visible et l’invisible. Pensons à l’autel. S’il est le lieu de l’offrande, il est aussi une table, celle du repas fraternel. L’autel qui attire les regards est un seuil. Là se cristallise la rencontre. Et la Parole et son livre! C’est elle qui donne sens. Quand elle est proclamée, c’est le Christ qui parle. Et les personnes rassemblées sont des « pierres vivantes »!

L’espace liturgique est porteur d’un langage qui parle haut et fort. Prend-on la juste mesure de son impact sur la formation à la vie chrétienne? La liturgie n’est pas que gestes ou paroles, elle se vit dans un espace physique, dont l’aménagement façonne et conditionne la prière. Ici aussi, harmonie et beauté ont une fonction déterminante. Il en va de la vérité de ce que l’on veut célébrer et partager.

La chapelle des Moniales dominicaines

Chapelle des moniales dominicaines – Jacques Houle

Parmi les lieux où j’ai eu à intervenir, la chapelle des Moniales dominicaines – autrefois à Berthier et maintenant à Shawinigan – m’a permis d’approfondir toutes ces questions.

L’espace est conçu autour d’une ellipse dessinée par l’assemblée. Celle-ci est première. Son primat est ainsi assuré. Quant aux deux pôles de l’ellipse, ils accueillent les deux tables, permettant à chacune d’occuper un espace bien défini et de rendre plus évidente leur interdépendance.

Dans un tel espace, le rapport à l’eucharistie n’est plus le même. Ici, on ne parle plus d’assistance, mais de participation.

Des fenêtres qui s’ouvrent

Art, beauté, processus créatif sont autant de fenêtres qui s’ouvrent et permettent d’accéder au Mystère. Dans le défi de la formation à la vie chrétienne, pourquoi faudrait-il s’en priver?